Sénégal cher + Visa = Destination morte

Depuis des années, les acteurs du tourisme tirent la sonnette d'alarme. Le secteur agonise sous le poids de multiples fléaux qui détériorent son attractivité. L'insalubrité règne dans nos villes et nos sites touristiques, l'érosion côtière grignote nos plages, et des établissements hôteliers autrefois prospères de la Petite-Côte et de la Casamance sont fermés. L'insécurité et les harcèlements de toutes sortes chassent les visiteurs. Notre offre reste limitée, trop dépendante des investisseurs étrangers, et victime d'une saisonnalité qui étouffe les revenus. Le manque d'eau récurrent dans de nombreuses destinations compromet notre crédibilité. Le Sénégal est également devenu une destination trop chère par rapport à ses concurrents. Les prix des billets d'avion, des hôtels, des restaurants et des activités touristiques ont flambé pour des services souvent médiocres, plaçant notre pays hors de portée de nombreux voyageurs. Face à tous ces défis, aucune politique sérieuse n’a été mise en œuvre pour redresser la barre.

Aujourd'hui, les autorités viennent de décider d'ajouter une couche supplémentaire à cette cherté déjà problématique avec le visa électronique payant. Ce sera le coup de grâce pour une destination déjà en difficulté.

La double barrière (visa payant, coût élevé du séjour) qui décourage

Un touriste européen qui hésite entre plusieurs destinations africaines fera désormais un calcul simple. D'un côté, le Sénégal lui demandera de payer un visa puis de débourser des sommes importantes pour son séjour. De l'autre, le Cap-Vert et le Maroc continueront d'accueillir gratuitement les touristes avec des tarifs plus abordables et une qualité de service supérieure. Peu importe les innovations techniques (digitalisation, visa électronique, visa biométrique, facilitation des procédures administratives, etc.), la question fondamentale demeure économique. Chaque euro pèse dans la décision finale du touriste, et le choix deviendra évident. Nous perdrons nos clients avant même qu'ils n'arrivent sur notre territoire.

Les concurrents se frottent les mains

Pendant que nous apprêtons à ériger des barrières, nos concurrents moins chers dérouleront le tapis rouge. La Gambie, le Maroc et le Cap-Vert verront arriver chez eux les touristes qui nous échapperont. Ils créeront des emplois avec nos clients perdus, et ils génèreront des recettes avec notre manque à gagner.

Cette politique va nous transformer en repoussoir touristique. Nous offrirons nos parts de marché à la concurrence sur un plateau.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes

Moins de touristes signifiera moins de nuitées dans les hôtels, moins de repas au restaurant, moins d'achats d'artisanat, moins d'excursions. Chaque visiteur qui renoncera au Sénégal emportera avec lui plusieurs centaines de milliers de francs CFA qui ne rentreront jamais dans notre économie.

Cette situation rappelle tristement une expérience déjà vécue entre juillet 2013 et mai 2015. A cette époque, l’instauration d’un visa payant avait causé une chute vertigineuse du taux d’occupation hôtelier. De nombreux établissements touristiques avaient dû fermer leurs portes, et des milliers d’employés du secteur touristique avaient perdu leur travail. Face à l’ampleur des dégâts, cette mesure fut finalement abandonnée par le chef de l'Etat Macky Sall, qui la qualifia d’"erreur stratégique".

Alors que l'Etat espérait générer environ 5 milliards de francs CFA par an avec ce visa, les pertes pour le secteur s’étaient élevées à plus de 100 milliards de francs CFA. Ce décalage entre les ambitions fiscales et les conséquences économiques fut dramatique.

Aujourd'hui, la décision d’introduire un visa électronique payant, avec une promesse de recettes de 60 milliards sur trois ans (2025-2028), risque fort de reproduire le même scénario dévastateur, d’autant plus que la situation actuelle du secteur touristique est déjà bien plus dégradée qu’avant juillet 2013, où le tourisme bénéficiait d’un contexte plus prometteur. Dans un environnement social marqué par un chômage croissant, où nos jeunes peinent à trouver du travail, le gain espéré en recettes directes ne compensera jamais les pertes liées à une fréquentation touristique en baisse, à la fermeture d’entreprises et à la destruction d’emplois.

Les guides, chauffeurs, artisans et employés d’hôtels paieront encore une fois le prix fort de cette politique. Le secteur touristique, moteur essentiel de notre économie, ne peut se permettre de perdre à nouveau des parts de marché aussi vitales.

L'Etat perd sur tous les tableaux

Même du point de vue fiscal, cette stratégie sera contre-productive. Un touriste qui vient au Sénégal paie la TVA sur ses achats, sur ses nuitées, sur ses repas. Il génère de l'impôt sur les bénéfices des entreprises qui le servent. Il crée de l'emploi donc des rentrées fiscales supplémentaires.

En chassant les touristes, l'Etat sacrifiera toutes ces recettes pour des gains de visas très inférieurs. C'est comme perdre 1000 francs pour gagner 100 francs.

Une spirale dangereuse

Cette politique risque de créer une spirale infernale. Moins de touristes pousseront les professionnels à augmenter leurs prix pour compenser, ce qui découragera encore plus de visiteurs et enfoncera le secteur dans une crise dont il aura du mal à sortir.

Une telle équation mortelle peut encore être évitée avant qu'elle ne devienne réalité. Le secteur touristique, qui génère entre 100 000 et 150 000 emplois directs et indirects, représente 5 à 7% du PIB et constitue notre deuxième source de devises, ne peut se permettre une telle saignée.

L'heure n'est pas à la multiplication des obstacles mais à la résolution des problèmes structurels afin de restaurer l'attractivité de la destination Sénégal, puis éventuellement à ajuster notre politique de visa depuis une position de force.

Toute réintroduction du visa touristique devrait être précédée d'une évaluation rigoureuse de son impact et d'une large consultation des professionnels du secteur. L'expérience passée nous enseigne que les coûts économiques d'une telle mesure risquent de dépasser largement les bénéfices escomptés.


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FAQs

Le visa payant et le tourisme sénégalais

Comprendre les enjeux du visa électronique payant pour la destination Sénégal

Impact économique du visa
Pourquoi le visa électronique payant représente une menace pour le tourisme sénégalais ? +

Le visa électronique payant constitue une barrière supplémentaire qui s'ajoute à une destination déjà considérée comme trop chère. Le Sénégal fait face à de multiples défis, notamment l'insalubrité des sites touristiques, l'érosion côtière, la fermeture d'établissements hôteliers et les problèmes d'insécurité.

Dans ce contexte difficile, l'ajout d'un visa payant représente ce que les professionnels qualifient de coup de grâce pour une destination en difficulté. Les touristes européens feront un calcul simple entre le Sénégal qui demande un visa payant plus des coûts élevés de séjour, et des destinations comme le Cap-Vert ou le Maroc qui les accueillent gratuitement avec des tarifs plus abordables.

Quelle est l'expérience passée du Sénégal avec le visa payant entre 2013 et 2015 ? +

Entre juillet 2013 et mai 2015, le Sénégal a déjà tenté l'expérience du visa payant avec des résultats catastrophiques. Cette période a connu une chute vertigineuse du taux d'occupation hôtelier, entraînant la fermeture de nombreux établissements touristiques.

Les conséquences ont été dramatiques avec des milliers d'employés du secteur qui ont perdu leur travail. L'Etat espérait générer environ 5 milliards FCFA par an, mais les pertes pour le secteur se sont élevées à plus de 100 milliards FCFA. Face à ce désastre économique, le chef de l'Etat Macky Sall avait finalement abandonné cette mesure, la qualifiant d'erreur stratégique.

Combien l'Etat espère gagner avec le nouveau visa électronique et quels sont les risques ? +

Le gouvernement projette des recettes de 60 milliards FCFA sur trois ans (2025 à 2028) grâce au visa électronique payant. Cependant, cette ambition fiscale risque de reproduire le même scénario dévastateur qu'entre 2013 et 2015.

La situation actuelle du tourisme est encore plus dégradée qu'en 2013, rendant cette décision d'autant plus risquée. Les gains espérés en recettes directes ne compenseront jamais les pertes liées à la baisse de fréquentation touristique, aux fermetures d'entreprises et à la destruction d'emplois dans un contexte de chômage croissant.

Comparaison régionale
Comment les destinations concurrentes vont profiter du visa payant sénégalais ? +

Les pays concurrents comme la Gambie, le Maroc et le Cap-Vert se préparent à accueillir les touristes qui renonceront au Sénégal. Ces destinations déroulent le tapis rouge avec des politiques d'accueil plus attractives et des tarifs compétitifs.

Pendant que le Sénégal érige des barrières financières, ces pays créeront des emplois avec les clients perdus par le Sénégal et génèreront des recettes substantielles. Cette politique transformera le Sénégal en repoussoir touristique, offrant ses parts de marché à la concurrence sur un plateau. Les touristes choisiront naturellement ces alternatives moins onéreuses et plus accueillantes.

Quelle est la différence de coût entre le Sénégal et ses concurrents pour un touriste ? +

Le Sénégal est déjà une destination nettement plus chère que ses voisins africains. Les prix des billets d'avion, des hôtels, des restaurants et des activités touristiques ont flambé pour des services souvent médiocres.

Avec l'ajout du visa payant, un touriste européen devra débourser des sommes importantes avant même d'arriver au Sénégal. En comparaison, le Cap-Vert et le Maroc continuent d'accueillir gratuitement les visiteurs tout en proposant des tarifs de séjour plus abordables et une qualité de service supérieure. Cette double barrière financière rend le choix évident pour les voyageurs soucieux de leur budget.

Impact sur l'emploi et l'économie
Quel sera l'impact sur l'emploi dans le secteur touristique ? +

Le secteur touristique génère actuellement entre 100 000 et 150 000 emplois directs et indirects au Sénégal. Il représente 5 à 7% du PIB et constitue la deuxième source de devises du pays.

L'introduction du visa payant menace directement ces emplois. Les guides, chauffeurs, artisans et employés d'hôtels paieront le prix fort de cette politique. La baisse de fréquentation touristique entraînera inévitablement des licenciements massifs, comme ce fut le cas entre 2013 et 2015. Dans un contexte de chômage croissant où les jeunes peinent déjà à trouver du travail, cette mesure aura des conséquences sociales désastreuses.

Pourquoi cette stratégie sera contre-productive même sur le plan fiscal ? +

Du point de vue fiscal, cette stratégie est économiquement irrationnelle. Un touriste qui visite le Sénégal génère de multiples sources de revenus fiscaux à travers la TVA sur ses achats, ses nuitées et ses repas.

Sa présence génère également de l'impôt sur les bénéfices des entreprises qui le servent et crée de l'emploi, donc des rentrées fiscales supplémentaires via les salaires. En chassant les touristes avec le visa payant, l'Etat sacrifiera toutes ces recettes diversifiées pour des gains de visas très inférieurs. C'est l'équivalent de perdre 1000 francs pour gagner 100 francs, une aberration économique évidente.

Solutions et alternatives
Quelles solutions existent pour éviter cette catastrophe annoncée ? +

Plusieurs alternatives permettraient d'éviter ce désastre économique. La priorité devrait être la résolution des problèmes structurels qui minent déjà l'attractivité du Sénégal, notamment l'insalubrité, l'érosion côtière, l'insécurité et le manque d'eau récurrent dans de nombreuses destinations.

Avant toute réintroduction du visa touristique, une évaluation rigoureuse de son impact et une large consultation des professionnels du secteur sont indispensables. L'expérience passée nous enseigne clairement que les coûts économiques et sociaux d'une telle mesure dépassent largement les bénéfices fiscaux escomptés. Le secteur a besoin de mesures de soutien, pas d'obstacles supplémentaires.

Comment la saisonnalité aggrave la situation du tourisme sénégalais ? +

Le tourisme sénégalais souffre déjà d'une forte saisonnalité qui étouffe les revenus des professionnels. L'activité se concentre sur quelques mois de l'année, rendant la rentabilité des établissements difficile.

L'ajout du visa payant risque de créer une spirale infernale. Avec moins de touristes, les professionnels seront contraints d'augmenter leurs prix pour compenser les pertes, ce qui découragera encore plus de visiteurs. Cette dynamique négative enfoncera le secteur dans une crise profonde dont il aura énormément de mal à sortir, compromettant durablement la compétitivité de la destination Sénégal.

Peut-on encore éviter cette équation mortelle pour le tourisme ? +

L'équation Sénégal cher + Visa = Destination morte peut encore être évitée si les autorités prennent conscience de l'urgence. Le secteur touristique ne peut se permettre une nouvelle saignée après les difficultés déjà accumulées.

L'heure n'est pas à la multiplication des obstacles mais à la restauration de l'attractivité de la destination. Avec notre offre limitée, trop dépendante des investisseurs étrangers, et face à une concurrence régionale agressive, ajouter une couche de cherté supplémentaire serait suicidaire. Les professionnels du tourisme tirent la sonnette d'alarme depuis des années. Il est grand de les écouter avant qu'il ne soit trop tard pour sauver ce secteur vital de l'économie nationale.