Depuis plusieurs années, le secteur touristique sénégalais fait face à des difficultés qui freinent son développement. La fréquentation baisse, les professionnels s’inquiètent, l'attractivité de la destination chute. Dans cette situation alarmante, le président de la République a demandé dès janvier 2025 la réunion d'un Conseil interministériel consacré à la relance du secteur. Le 2 avril, il réitère son instruction. Le 11 juin, il insiste une nouvelle fois sur l'urgence de convoquer ce Conseil. Pourtant, aucune de ces directives présidentielles n'a été mise en œuvre. Le remaniement ministériel du 6 septembre intervient dans ce contexte d'immobilisme. Lors du Conseil des ministres du 17 septembre 2025, le chef de l’Etat décide d’aller plus loin et charge le nouveau ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme de la mission de préparer, avec tous les acteurs impliqués, la tenue des Etats généraux du secteur, signe que la situation nécessite désormais une réponse de fond et non de simples ajustements.

Pendant que cette rencontre décisive tarde à se réaliser, l'Agence Sénégalaise de Promotion Touristique (ASPT) annonce l'organisation du Salon des Marchés Touristiques Africains (SMTA) du 8 au 11 décembre 2025 sur l'esplanade du Grand Théâtre National de Dakar. L'événement est présenté comme un rendez-vous d'envergure continentale qui ambitionne de positionner le Sénégal comme une destination touristique de référence et de créer un carrefour stratégique entre les acteurs du tourisme africain et international.

Cette annonce soulève toutefois une contradiction importante. Comment prétendre devenir une référence continentale alors que la destination peine à attirer, que les directives présidentielles pour relancer le secteur restent lettre morte et que les difficultés structurelles s’aggravent ? Avant même d’envisager un salon international, le Sénégal doit répondre aux urgences d’un tourisme en déclin et rétablir les fondamentaux de son attractivité. C’est dans ce décalage entre la réalité du terrain et l’ambition affichée du SMTA que se concentre l’enjeu central de notre analyse. D’autant que le premier Salon International du Tourisme du Littoral et de la Croisière (SATOLIC), organisé en novembre dernier, n’a donné lieu à aucune suite opérationnelle, notamment concernant son projet phare de croisière inter-Etats reliant le Sénégal, la Gambie, la Guinée-Bissau, la Mauritanie et le Cap-Vert, ce qui révèle une incapacité persistante à transformer les initiatives événementielles en véritables retombées économiques.

I- Les priorités inversées

Le Sénégal met la charrue avant les bœufs. On ne promeut pas un produit en mauvais état. Tant que les problèmes qui détournent les touristes du pays existent, notamment l'insalubrité, la cherté des billets d'avion, le coût élevé des produits et services touristiques, l'insécurité, la faible qualité de service ou encore l'érosion côtière, dépenser de l'argent en promotion est inefficace. C'est comme vendre une voiture en panne. Le client n'achètera pas ou finira déçu et ne reviendra jamais.

Les Etats généraux demandés par le président devraient logiquement précéder tout salon international. Il faut d'abord diagnostiquer honnêtement ce qui ne fonctionne pas, impliquer tous les acteurs dans la recherche de solutions, trancher la question de la promotion de la destination, définir un plan d'action avec un calendrier précis, dégager les financements nécessaires aux réformes. Ce travail de fond est la priorité absolue.

Mais en pleine crise du secteur, le ministère et l’ASPT s’enferment dans une fuite en avant événementielle, préférant multiplier les opérations de visibilité plutôt que d’assumer le travail de réforme et de remise à niveau que la situation impose.

II- Une ambition panafricaine prématurée

Le choix de l'intitulé "Salon des Marchés Touristiques Africains" révèle une ambition continentale. Le Sénégal ne se contente pas de promouvoir sa propre destination, il veut devenir le hub du tourisme africain. Cette stratégie est doublement problématique.

D’abord, Comment coordonner plusieurs pays autour d’une offre touristique régionale alors que le Sénégal n’a pas encore défini sa stratégie de relance ? Vouloir fédérer les destinations africaines quand on peine à stabiliser la sienne relève davantage de l’illusion. Aussi, les infrastructures et les niveaux de développement touristique sont trop disparates d’un pays à l’autre pour permettre ces synergies. Les obstacles réglementaires sont réels. L'harmonisation des visas, des normes de sécurité et des standards de qualité suppose un processus qui s'étale sur des années

Ensuite, cette ambition panafricaine détourne l’attention des besoins réels du secteur. Les hôteliers veulent remplir leurs chambres, les guides veulent travailler, les restaurateurs veulent servir des clients. Ces professionnels en difficulté n’ont pas besoin de conférences, de panels, de tables rondes ou de forums théoriques sur l’intégration touristique africaine ou sur d’autres thèmes. Ils attendent des mesures concrètes pour attirer des visiteurs au Sénégal et relancer immédiatement leur activité.

III- Les leçons ignorées de l'histoire

Le SMTA n'est pas la première tentative du Sénégal d'organiser un grand salon touristique. En 2010 et 2011, l'Agence Nationale de Promotion Touristique (ANPT), qui a précédé l'ASPT, avait lancé le TICAA (Salon international du Tourisme, des Industries Culturelles et de l'Artisanat d'Art). La première édition en 2010 affichait des chiffres impressionnants. 23 pays participants, 83 tours opérateurs, 12 compagnies aériennes, 333 agences de voyages, 252 hôtels, 277 stands, 187 journalistes, 596 millions de francs CFA mobilisés pour l'organisation.

Malgré ces indicateurs encourageants, le TICAA n'a pas survécu. Après deux éditions, l'initiative s'est interrompue faute de pérennisation. La version officielle invoque les réorganisations institutionnelles pour expliquer cet arrêt. Mais la vraie raison est probablement ailleurs. Si le TICAA avait réellement transformé le tourisme sénégalais et généré des retombées économiques mesurables, aucune réorganisation administrative ne l'aurait fait disparaître.

L'histoire récente est encore plus éloquente. En novembre 2024, l'ASPT a organisé le SATOLIC (Salon International du Tourisme du Littoral et de la Croisière). Le projet phare annoncé lors de cet événement était une croisière sous-régionale reliant le Sénégal, la Gambie, la Guinée-Bissau, la Mauritanie et le Cap-Vert. Un an plus tard, ce projet ambitieux est mort-né. Le SATOLIC lui-même ne sera pas reconduit. Mais on retrouve discrètement une "conférence internationale sur la croisière" dans le programme du SMTA.

Ces échecs traduisent surtout une absence persistante de stratégie. Tant que la destination n’est ni compétitive ni organisée, multiplier les salons ne produira aucun résultat et contribuera seulement à détourner l’attention des véritables priorités. Le SMTA risque d’ajouter un événement de plus à une série d’initiatives lancées sans vision, sans suivi et sans impact réel.

IV- Le gaspillage des ressources

Organiser le SMTA représente un coût élevé à un moment où l'Etat prône la rationalisation et l'optimisation des dépenses publiques et envisage la dissolution de l'ASPT ainsi que sa fusion avec la SAPCO. Entre la logistique, la communication, l'accueil des délégations internationales, les stands, la restauration ou encore la sécurité, les montants engagés sont importants et ne seront pas couverts par les recettes. Ces ressources pourraient utilement être mobilisées pour le financement des Etats généraux du tourisme, dont le secteur a aujourd'hui un besoin urgent.

Le TICAA a gaspillé de l'argent en 2010 (596 millions de francs CFA mobilisés pour l'organisation.) et 2011 sans résultats durables. Le SATOLIC a fait de même en 2024. Maintenant, le SMTA va probablement reproduire le même schéma en 2025. Pendant ce temps, les vrais problèmes du tourisme sénégalais restent sans solution. Cette accumulation d'événements éphémères représente des centaines de millions de francs CFA jetés par les fenêtres.

Chaque salon sans lendemain entame aussi la crédibilité du pays auprès de tous les acteurs du secteur. Les professionnels sénégalais cessent de croire aux initiatives publiques. Les partenaires étrangers doutent de la capacité du pays à transformer ses ambitions en réalisations. Les investisseurs potentiels constatent le fossé entre les discours et les actes. Cette perte de crédibilité rend ensuite encore plus difficile toute tentative sérieuse de relance du secteur.

V- Ce qu'il faudrait faire

Avant toute chose, il faut appliquer la directive présidentielle et organiser les Etats généraux du tourisme. Ces assises doivent permettre de regarder la réalité en face, de diagnostiquer les blocages, de définir un plan d’action clair et mesurable, et d’engager enfin les réformes que tout le monde attend.

Ce travail exige du temps et de la rigueur, mais il n’existe aucune autre voie crédible pour redresser le secteur. Ce n’est qu’après avoir posé ces bases solides que le Sénégal pourra envisager un salon pour valoriser ses progrès, pas avant.

VI- Une opération de communication qui ne trompe personne

Le SMTA apparaît pour ce qu’il est réellement. Une opération de communication opportuniste destinée à occuper l’espace médiatique pendant quelques jours. Le tourisme sénégalais n’a plus besoin de coups d’éclat, mais de résultats tangibles.

Les acteurs du secteur attendent des décisions fortes, pas des vitrines éphémères. Ils veulent une relance crédible, appuyée sur un diagnostic lucide, des réformes courageuses et un suivi dans la durée. Le chef de l’Etat a déjà indiqué la voie avec l’appel aux Etats généraux du tourisme.

La relance du tourisme ne viendra pas des salons, mais du courage politique à affronter la réalité.